Indrek Koff. “Homeward”

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À la moitié du chemin, Madis aimait bien la petite maison où vivait monsieur Kalju. Enfin, est-ce qu’il y vivait vraiment, après tout, on n’en savait rien – personne ne l’avait jamais vu entrer ou sortir. Monsieur Kalju passait son temps dans le jardin, où il avait plusieurs gros pommiers, deux cerisiers et un prunier. Il n’avait pas de poiriers, parce qu’ils craignent le gel, et monsieur Kalju ne voulait pas faire souffrir les poiriers. Monsieur Kalju aimait ses arbres comme s’ils étaient ses propres enfants, c’est ce qu’il disait toujours. Mais il aimait aussi beaucoup les vrais enfants. Il aimait parler avec eux, il leur offrait les pommes, les cerises et les prunes qu’il ramassait sous ses arbres. Tous les soirs, il attendait même les parents qu’il connaissait, quand ils revenaient de la maternelle, et ils faisaient un brin de causette.

De temps en temps, quand il n’y avait rien à cueillir sur les arbres, il lui arrivait d’avoir une part de gâteau à la confiture à proposer. Ce jour-là, il offrit à Madis une belle pomme, presque aussi sucrée qu’un gâteau à la confiture.

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En se balançant, Madis trouva que ses bras se fatiguaient un peu; en revanche, ses jambes étaient bien reposées, maintenant, alors il pouvait repartir. Seulement, à ce moment-là, Madis était peut-être prêt à repartir, mais il ne pouvait pas vraiment, parce que monsieur Simbiino venait de sortir de chez lui et lui faisait signe. Et avec monsieur Simbiino, on s’amusait toujours beaucoup.

C’était un drôle de bonhomme, avec une casquette de couleur et une grande barbe bouclée, qui jouait de tout un tas d’instruments et qui savait se tenir en équilibre sur la tête. On ne pouvait pas vraiment discuter avec lui, parce qu’il ne parlait qu’une langue étrangère, mais de toute façon on n’avait pas tellement besoin de parler, il suffisait d’être en sa compagnie pour rigoler.

Monsieur Simbiino tenait un instrument à la main, un genre de guitare, mais en plus petit. Il s’assit sur le perron de sa maison et il se mit à jouer, et à chanter en même temps.

La chanson était un petit peu triste, mais très longue et très belle. Elle plaisait beaucoup à Madis. Il pensa qu’elle racontait peut-être l’histoire d’un héros, ou alors d’un super-robot, qui partait au secours de quelqu’un dans un pays lointain. Madis aurait bien voulu que ce soit lui, ce héros.

Quand monsieur Simbiino eut fini sa chanson, Madis et lui jouèrent un moment avec une petite balle, qu’on n’avait pas le droit de laisser tomber par terre. La fois précédente, ils avaient réussi à se la relancer trois fois, mais cette fois-ci ils jouèrent si bien qu’ils battirent leur record et se relancèrent la balle longtemps avant qu’elle finisse par toucher le sol. Cinq fois, au moins! Ensuite, monsieur Simbiino apprit à Madis à lancer deux balles en l’air en même temps, puis ils s’entraînèrent un moment à se tenir en équilibre sur la tête. Simbiino posa par terre son blouson vert, et Madis réussit pour de bon à tenir sur sa tête, pendant que monsieur Simbiino le tenait par les pieds.

Après, monsieur Simbiino eut besoin d’aller faire autre chose, et Madis se rappela qu’en fait, il devait rentrer chez lui.

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Chez madame Anneli, la fenêtre de la cuisine était ouverte, et il en sortait un drôle de bruit, comme celui d’une perceuse. Ça semblait plutôt louche, c’était peut-être des voleurs qui essayaient d’entrer. Madame Anneli était presque la voisine de Madis, sa maison jaune était tout près de la maison verte de Madis, et elle lui apportait de temps en temps des gâteaux. Enfin pas juste pour Madis, bien sûr, mais aussi pour son père, sa mère, et pour sa grande sœur et son grand frère. Madame Anneli était très vieille, elle avait déjà par endroits les cheveux gris, et sa petite Triin, qui était dans le groupe parallèle à celui de Madis, allait déjà en grande section. Mais en tout cas, madame Anneli était très gentille, et c’était toujours intéressant de causer avec elle, parce qu’elle savait tout, ou presque.

Madis pressa le bouton de la sonnette, et quand madame Anneli lui ouvrit la porte, Madis s’écria: «Bonjour, madame Anneli! On entend un bruit terrible qui sort par ta fenêtre de cuisine. Je venais à tout hasard, voir si ce ne serait pas des voleurs. Si tu veux, je peux te défendre.» Madame Anneli répondit qu’il n’y avait pas de voleurs chez elle, heureusement, mais qu’il y avait un ouvrier qui faisait des réparations dans sa salle de bains, et que c’est lui qui était responsable de tout ce boucan.

L’ouvrier s’appelait monsieur Martti, et il avait un pantalon rouge drôlement chouette, avec plein de poches partout. Il avait un grand couteau dans une poche et, dans les autres, des crayons, des clous, des vis, un autre couteau, un mètre-ruban, et encore tout un tas de choses dont Madis n’arrivait pas à se souvenir, parce qu’elles avaient des noms inconnus. Par exemple, ce bilevrequin, ou vilebrequin, ou quelque chose dans ce genre-là, il avait fallu en faire répéter le nom plusieurs fois, et à force de donner des explications, monsieur Martti avait fini par avoir faim. Monsieur Martti avait une grosse voix, mais aussi un gros appétit: Madis n’avait réussi à manger que deux des petits pains qu’avait préparés madame Anneli, mais monsieur Martti, lui, en avait mangé trois, et encore, bien plus gros que ceux de Madis.

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Traduit par Jean-Pascal Ollivry