Indrek Koff. “Ten Little Butterflies”

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Le renard

«Je n’ai plus envie de vivre», pensa le renard. Une grosse larme chaude apparut au coin de son œil, lui roula sur la joue et tomba dans l’herbe.

L’herbe sursauta. «Mais c’est brûlant! Encore heureux qu’il ne m’ait pas fait un trou! Maintenant, je vais avoir une vilaine tache brune, c’est sûr…»

Le renard se coucha de tout son long au pied d’un arbre. Il était fatigué, triste. Il se sentait incapable de faire un pas de plus. Et puis il avait cette impression de vide, dans le ventre. Un vide immense.

Petit renard, qu’est-ce qui te rend donc si triste?

«Je ne sais pas d’où ça vient, mais je me sens si affreusement triste que je n’ai même plus la force de soulever le bout de ma queue.»

Une mouche qui volait par là se posa sur l’oreille du renard et se mit à le chatouiller, mais celui-ci n’y prêta pas attention, tant il était abattu.

Sur la rivière, une barque passa lentement, silencieusement. Elle portait un nom: «toi-même!» Dans la barque étaient assis deux petits garçons qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau; ils portaient l’un et l’autre un gilet orange et tenaient un ballon gonflable au bout d’une ficelle. Le renard vit la barque, il vit les garçons, mais cela ne le fit pas du tout rire – ils étaient pourtant franchement comiques. Il n’eut même pas un sourire. Il se sentait épouvantablement fatigué, et tellement triste.

À ce moment, au loin, une voix retentit: «Renard! Renard, où es-tu? Ree-naaard!!!»

C’était sûrement son ami Renard Bis qui le cherchait: ils avaient prévu de se retrouver cet après-midi là pour jouer aux échecs.

Le renard ne répondit pas. Triste comme il l’était, il n’avait même pas le courage de cligner des yeux. Alors hurler dans la forêt, vous pensez! Non, vraiment, il n’en avait pas la force. Il était trop fatigué, trop triste.

Mais dis-moi, renard, qui est-ce qui va jouer aux échecs avec Renard Bis, alors, si tu es trop triste et que tu n’as même plus envie de vivre. Renard? Tu m’entends?

Le renard se mit à réfléchir. La voix qui l’appelait, sans doute celle de son ami Renard Bis, s’était tue. La forêt était silencieuse, et le renard réfléchissait toujours. Tout autour de lui, la forêt devenait plus sombre, encore plus sombre, toujours plus sombre, et enfin il fit tout à fait noir.

Des étoiles brillaient dans le ciel, et le renard réfléchissait toujours. On se demande bien où il trouvait la force, mais c’est comme ça. Et à un moment, il dit, peut-être pas du ton le plus enjoué, mais d’une voix tout de même assurée:

«En fait, je ne suis peut-être pas si triste que ça.»

Le renard se leva et fit tomber de son pelage quelques aiguilles de pin, des feuilles et une fourmi. Puis il s’en alla. Quelque part, au loin, son ami Renard Bis était en train de l’attendre et de s’inquiéter.

 

Sept oiseaux

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept oiseaux étaient perchés, les uns à côté des autres, sur une branche. À un moment donné, ils s’envolèrent. C’est juste qu’ils devaient quelque part, car ils avaient une chose à faire.

Mais une fois cette chose faite, ils continuèrent à voler, sans raison particulière: de plus en plus vite, de plus en plus haut! Jusqu’à ce que l’un d’eux (le plus petit, qui avait un peu peur d’être si haut) dise qu’il avait besoin de redescendre, parce qu’il avait oublié quelque chose et que… Bref, il fallait absolument qu’il redescende!

Les autres n’y firent pas vraiment attention, à cause du sifflement du vent autour d’eux, et franchement, ils s’amusaient trop. L’un d’entre eux n’avait plus la force de continuer (quand ils étaient sur la branche, c’était le troisième en partant de la gauche ; il était un peu grassouillet, un peu lourdaud). Essoufflé, il demanda: «Eh, vous ne croyez pas que…» Mais les autres étaient déjà très, très loin.

Un des oiseaux commença à avoir froid, à cause de l’altitude: il avait des plumes un peu trop fines. Il fila chez lui enfiler quelque chose de plus chaud, mais les quatre derniers, eux, continuèrent à se poursuivre dans le ciel. Ils s’amusaient de plus en plus. Un  rien les faisait rire.

Tout cela était si drôle qu’ils en faisaient presque pipi dans leur culotte. Enfin pas vraiment pipi, et pas dans leur culotte non plus, parce qu’après tout, chez les oiseaux, il n’y a ni l’un ni l’autre, n’est-ce pas. Mais ils riaient encore et encore, il n’y avait pas moyen de s’arrêter.

À un moment, un oiseau jaune rit si fort qu’il fit «prrrout!» Tout bas, mais qu’est-ce que ça dura longtemps! Et alors là, ils se mirent tous à rire tellement fort que…

… qu’ils en tombèrent presque du ciel!

 

Tõnu

«Le puissant léopard, roi de la jungle»

C’était l’article préféré de Tõnu. Déjà à cause du titre, bien entendu, mais le texte aussi était bien. On y expliquait pour quelle raison c’était le léopard, intelligent et habile, qui était roi de la jungle, et non ce gros balourd de lion.

Et puis en plus, Tõnu avait fière allure, sur les photos. Enfin, il faut dire qu’il était toujours bien en photo – gentil quand il fallait être gentil, impressionnant quand il fallait l’être, parfois même redoutable et dangereux, comme le sont en réalité les léopards. Et toujours beau.

En vérité, Tõnu était un peu plus petit que les autres léopards, mais sur les photos on ne s’en rendait pas compte. Et puis, au studio où il travaillait comme modèle, il valait mieux un léopard un peu plus petit, parce qu’un trop grand fauve s’y serait trouvé à l’étroit – et on ne vous parle même pas de bondir ou de poursuivre des proies!

Les photos que tout le monde préférait faire, c’était celles d’un léopard en train de chasser. Tõnu, lui, ça lui plaisait – tous les sports lui plaisaient. Le photographe était content, parce que Tõnu était un peu maladroit et qu’il n’attrapait jamais la moindre proie: comme ça, on ne passait pas son temps à nettoyer des taches de sang par terre dans le studio. Surtout qu’il avait une peur terrible du sang, le photographe! Et les proies aussi, vous pensez bien qu’elles préféraient que ça se passe comme ça!

Tõnu avait surtout un faible pour les photos où on le voyait bondir. Là, il devenait carrément fou, il courait dans tous les sens dans le studio, comme une tornade, et il sautait, sautait… Pendant qu’il était en l’air, il se sentait libre comme un oiseau, et rien ne pouvait diminuer son plaisir, pas même le fait que chaque saut s’achève fatalement par un atterrissage – souvent brutal, d’ailleurs. Non: se faire mal aux fesses, avoir un bleu ici ou là, tout cela n’avait aucune importance, tant qu’il pouvait sauter.

Après, quand il regardait les photos, Tõnu se disait toujours qu’au fond, il n’était pas si maladroit que ça… juste un tout petit peu. D’ailleurs, même s’il l’était, même s’il n’attrapait jamais la moindre proie, qu’est-ce que ça pouvait bien faire? Il n’avait pas besoin de proies, puisqu’il avait un travail, un salaire, et qu’il pouvait s’acheter à manger… et toutes les autres choses intéressantes qu’on trouve dans les magasins.

De toute façon, il était déjà logé et nourri gratuitement – au zoo, où il était léopard à mi-temps. Du coup, avec son salaire, il pouvait s’offrir des desserts et toutes sortes de friandises rares. Et, les jours de fête, une brosse bien fine, pour se faire beau.

 

Le jour du poisson

Tante Reet était contente de sa dernière photo. Très, très contente. À tel point qu’elle avait l’intention de l’inclure dans son exposition, et peut-être même de donner comme titre à l’exposition «le jour du poisson», justement d’après cette photo. Vous êtes invité au vernissage de l’exposition photographique de Tante Reet, «le jour du poisson», jeudi à six heures, ou sept heures, ou huit heures, à la Maison des Beaux-Arts (17, rue des Images). Elle était tellement excitée par cette idée que le rouge lui monta aux joues. Puis, en pensée, elle vit un titre: «Entretien avec Tante Reet, lauréate du Grand prix des Beaux-Arts». Mais elle écarta cette idée d’un geste de la main, car au plus profond d’elle-même, c’était une femme d’une grande modestie.

Et de fait, la photo était vraiment bonne. La grosse truite, puissante, en train de chasser un insecte, avait été saisie en plein saut, menaçante, précise, son regard froid fixé sur sa proie, ses écailles argentées étincelant au soleil, entourée d’une gerbe de gouttes d’eau. C’était spectaculaire!

Pourtant, en y regardant de plus près, un connaisseur aurait pu voir tout autre chose: un corps tordu sur le côté, comme en proie à une crampe ou à de violentes douleurs, les commissures de la gueule tirées vers le bas et, dans le regard, non pas une menace mais une grande détresse.

La cause de cette détresse, c’est que ce poisson n’avait, à son avis, jamais rien réussi dans la vie. D’accord, il était gros, fort et bien portant, il n’avait aucun mal à se nourrir, il savait éviter ses ennemis, aucun de ses semblables n’était capable de lui tenir tête dans les disputes, et il avait déjà de nombreux descendants. Pourtant, il lui semblait qu’on ne le respectait pas. Qu’on cherchait à lui nuire. Qu’aux yeux des autres il ne pouvait présenter d’intérêt qu’en filets, ou dans la soupe.

Mais dis-moi, poisson, qui est-ce qui est allé te raconter des choses pareilles? Qu’est-ce qui te fait croire ça? Hein?

«Ma foi… personne ne m’a dit ça exactement. Mais trouve-moi une seule personne qui ne l’ait jamais pensé!» Le poisson serra les lèvres, tira encore un peu plus vers le bas les commissures de sa gueule et lança un regard victorieux à la petite fille aux cheveux longs.

Moi, par exemple. Moi, je n’ai jamais pensé une chose pareille, je te le jure!

«Oui, toi, d’accord, mais ça ne compte pas. Toi c’est toi, mais les autres, c’est autre chose.»

Le poisson tourna le dos à la petite fille aux cheveux longs et s’éloigna à la nage, la tête bien droite. Personne ne me comprend. Tout le monde veut se débarrasser de moi, un point c’est tout! Pourtant, un doute insolite le rongeait de l’intérieur. Ou non, pas vraiment un doute. Plutôt un regret mystérieux. En fait, la petite fille aux cheveux longs devait avoir raison. Il aurait dû être plus aimable envers elle. Ou il n’aurait peut-être pas dû, mais… il aurait bien voulu. Parce qu’elle était un peu… enfin bon, en même temps, elle ne devait pas valoir mieux que tous les autres, dans le fond!

L’exposition de Tante Reet était prête. On aéra les salles de la Maison des Beaux-Arts, on briqua le plancher et on accrocha les photos aux murs. Le titre de l’exposition fut écrit en grosses lettres, à la peinture blanche, sur une banderole noire qu’on accrocha au-dessus de la porte d’entrée. Au centre de la salle d’exposition, on installa pour l’invité d’honneur un aquarium, qui fut rempli d’eau claire et fraîche. Enfin, au terme d’une agitation fiévreuse, le jeudi soir, tout fut prêt. Dans la maison des Beaux-Arts (17, rue des Images), l’ambiance était solennelle. Tante Reet se tenait debout à côté de ses photographies, vêtue d’un splendide chemisier blanc à volants et d’un pantalon de cuir rouge. Elle attendait, fébrile. Petit à petit, les invités se mirent à arriver.

Pour finir, il ne manqua plus que le poisson. On eut beau attendre, celui-ci ne se montra pas. Et pour cause: quand un messager était venu lui remettre l’invitation, il avait vu tout d’abord le titre, «le jour du poisson», et il n’avait évidemment pas lu plus loin. Panique! Le cœur battant, les nageoires frémissantes comme des feuilles de tremble, il était allé se dissimuler tout au fond d’un trou creusé dans la berge, en se jurant de ne plus jamais sortir de là.

Abattu, il se terrait dans l’obscurité en grommelant: «Vous voyez bien! Qu’est-ce que je vous disais? Et vous trouvez ça drôle, peut-être? Enfin, bon, ça devait bien finir par arriver, évidemment. Qui aurait pu croire le contraire? Ils veulent sûrement me donner à manger à leurs enfants, dans une cantine quelconque… Qu’est-ce que vous voulez, c’était à prévoir. Mais ça ne se passera pas comme ça! On ne rigole pas avec des types dans mon genre! Moi, en tout cas, je ne me laisserai pas transformer en brandade!»

Quand le poisson osa enfin mettre le nez dehors, le samedi, il aperçut, au fond de sa rivière natale à l’eau fraîche et limpide, quelque chose de clair qui étincelait. Cela brillait et scintillait dans la claire lumière de midi, comme un rayon d’espérance. Le cœur du poisson s’emplit d’un désir inexplicable. Il lui semblait que c’était son image dans un miroir qui le regardait du fond de la rivière, mais en plus beau, et en plus joyeux. En plus audacieux. Est-ce que quelqu’un avait laissé tomber un miroir au fond de la rivière? Mais qui donc venait au bord de l’eau avec un miroir? Le poisson eut un sourire distrait, béat, un peu bête, même. Mais il sursauta soudain, en se disant qu’il y avait quelque chose de louche là-dedans. Il lui fallut faire un effort pour chasser sa joie et son exaltation. Heureusement, il réussit tout de même à retrouver sa dignité; il tourna le dos à l’objet inconnu – qui pouvait très bien être un piège, après tout!– et s’éloigna prudemment à la nage.

«C’est quand même dommage que le poisson ne soit pas venu voir l’exposition, déclara le même jour tante Reet aux journalistes venus interviewer la nouvelle lauréate du Grand prix des Beaux-Arts. J’espère qu’au moins il a vu la photo, quand même. On en a fait un tirage spécial pour lui, qu’on a accroché à une branche de saule, au bord de la rivière. Il l’a sûrement vue. À moins que le vent l’ait décrochée. Ça me ferait vraiment plaisir, si je pouvais être sûre qu’il a vu la photo. Et qu’elle lui a plu.»

Traduit par Jean-Pascal Ollivry