Kairi Look. «Les punaises de l’aéroport font de la résistance»

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Dans un vieil aéroport, les punaises coulent une vie tranquille dans le local des bagages égarés, jusqu’au jour où atterrissent l’inspecteur Tangens et son teckel, Robi. M. Tangens a pour mission secrète de déclarer l’aéroport non conforme aux règles d’hygiène, afin de le faire fermer et de transférer son activité au nouvel aéroport qu’on a construit non loin de là. Mais la caisse dans laquelle voyageait Robi se retrouve inexplicablement parmi les bagages égarés, et le chien se lie d’amitié avec les punaises, à qui il dévoilera les funestes intentions de son maître au fur et à mesure qu’il les découvrira. Les punaises entreprennent alors de convaincre toutes les autres espèces d’insectes qui vivent dans l’aéroport de surmonter leurs différences et de coopérer pour faire le ménage à fond et tenir M. Tangens en échec.

L’amusant roman de Kairi Look, excellemment illustré par Kaspar Jancis, a remporté en 2014 le concours « Mon premier livre » organisé par le Centre estonien pour la littérature jeunesse.

 

PREMIÈRE PARTIE

1. Ma naissance

Nous effrayons toujours les gens, mais nous en avons pris l’habitude. « Mon Dieu ! Regarde un peu combien il y en a ! »

Évidemment qu’« il y en a » beaucoup, puisque nous sommes des punaises ! Chez nous, « beaucoup », c’est juste normal. Mon grand-père dit toujours que dans le temps, à l’époque qu’on appelle le Moyen-Âge, on était encore beaucoup plus nombreux, mais là, franchement, j’ai du mal à le croire. J’étais à peine sorti de l’œuf que j’ai tout de suite compris que je n’aurais jamais à craindre la solitude, dans ce monde. J’avais des cousins de tous les côtés, à perte de vue ! Personne n’avait même remarqué l’exploit extraordinaire que je venais d’accomplir – bref, que j’étais né. J’ai écarté ma coquille et je me suis étiré avec délice. Grossir dans un œuf, ce n’est pas une mince affaire. On y est un peu à l’étroit.

Je m’appelle Ludvig, et je suis une punaise. Je n’ai que quelques jours, mais je me débrouille déjà bien, pour mon âge. C’est mon oncle Anton qui me l’a dit – lui, il est adulte depuis un bon bout de temps, il connaît le monde. J’étais en train de me balancer sur un bout de coquille, peu après ma naissance, quand il a rappliqué en s’écriant : « Hé, les frangins ! Encore une naissance ! Il ne se débrouille pas mal, c’est une belle petite punaise ! »

Alors vous voyez…

L’oncle Anton est doué, lui aussi. Chaque fois qu’il termine des mots croisés, il se tape sur le thorax d’un air satisfait, et il s’écrit : « Ay caramba ! C’est qui, la plus balèze des punaises ? » Ce n’est pas une vraie question : oncle Anton sait très bien que c’est lui, la plus balèze des punaises. Ça n’empêche qu’il se trouve toujours un parent pour s’approcher de lui et lui taper sur l’épaule. C’est habituel, chez nous. On fait attention les uns aux autres, on se tape sur l’épaule, on tombe dans les bras les uns des autres. Aux anniversaires, on chante en mangeant des bonbons. Juste comme les gens ! Mais nous, on est des punaises.

On vit dans un endroit chaud et confortable, comme toutes les punaises. Grand-père Johannes raconte parfois que dans le temps, il fallait tout le temps déménager, mais moi j’ai grandi à l’endroit même où je suis né. D’ailleurs, c’est indiqué dans mon passeport.

LUDVIG, PUNAISE
NÉ LE 5 SEPTEMBRE,
À L’AÉROPORT
YEUX GRIS, IMPATIENT
ET CURIEUX DE CARACTÈRE
NATIONALITÉ : PUNAISE D’AÉROPORT
PARENTS : PUNAISES D’AÉROPORT
GRANDS-PARENTS : PUNAISES D’AÉROPORT

En fait, on est loin d’être seuls, ici. Le bâtiment est immense, et on y trouve toutes sortes d’habitants. À la cafétéria, je suis sûr d’avoir croisé des créatures qui n’étaient ni des hommes, ni des punaises. Derrière les guichets d’enregistrement, aussi, on rencontre plusieurs sortes de scarabées, qui se promènent dans la salle pendant la journée et qui rentrent passer la nuit dans les imprimantes. Et j’ai vu du mouvement près du kiosque à journaux, j’en mettrais ma tête à couper. Nous sommes nombreux, là-dedans, et nous ne sommes pas tous des punaises.

Notre nid, il est dans le local à bagages de l’aéroport. On sort aussi se promener, bien entendu, mais c’est ici, entre les valises égarées, qu’on se sent vraiment à la maison. Grand-père Johannes se plaint parfois qu’il n’y ait pas de papier peint, parce qu’il n’y a pas d’endroit plus confortable, pour se reposer, que derrière du papier peint, mais l’oncle Anton prétend que ce n’est rien d’autre qu’une habitude de son ancienne vie, et qu’il faut savoir passer à autre chose. « Une vraie punaise dort dans une valise », dit-il toujours. Il nous arrive aussi de dormir dans un sac de guitare ou dans une poussette d’enfant, mais on n’en voit pas passer beaucoup. Tandis que les valises envoyées à une mauvaise destination, dans un aéroport, il y en a tous les jours. C’est justement dans celles-là qu’on habite. Il n’y a pas à se plaindre. Quand on est une punaise balèze, on sait se débrouiller !

2. Nationalité: punaise

À peine sorti de l’œuf, ça n’a pas traîné, je suis tout de suite devenu une punaise officiellement enregistrée, avec des papiers. Le lendemain de ma naissance, déjà, oncle Anton a rappliqué avec son ami Vello et a déclaré qu’il était plus que temps de régulariser mon cas.

« Si tu étais une vulgaire punaise domestique, ce ne serait pas grave… Mais à l’aéroport, on aime l’ordre. Tous les habitants sont immatriculés, on ne fait d’exception pour personne. »

C’était encore le petit matin. Le soleil était en train de se lever, en dessinant sur le sol du local à bagage des ombres douces et agréables. La chaleur était parfaite, il faisait vraiment bon vivre ! Je n’avais aucune envie d’aller avec Anton me faire enregistrer je ne sais où. Et puis d’abord, je n’étais né que de la veille ! J’ai bâillé, je me suis étiré les pattes et j’ai fait celui qui n’entendait rien.

« Espèce de vaurien ! a rugi Vello. Debout ! Direction la police des frontières, plus vite que ça ! Tu te reposeras plus tard ! »

J’ai levé les yeux et dévisagé les trouble-fêtes. Bien qu’ils soient l’un comme l’autre des punaises, Vello et Anton se ressemblaient autant qu’un cochon et une poule. Oncle Anton est un intellectuel fervent, il passe tous les matins au kiosque pour lire la presse. Ses journaux préférés sont tous en noir et blanc, remplis de critiques d’art avec des mots étrangers longs comme le bras. Les revues pleines de photos en couleurs de célébrités en train de s’embrasser, jamais il ne lirait des choses pareilles : il s’assied plutôt dessus, ça lui sert de coussin. Ou alors, quand il fait froid, on s’en sert pour isoler les fenêtres du local à bagages.

Vello, lui, est un général en retraite. Dans le temps, il commandait une brigade de punaises, et on dit que c’est à lui, principalement, qu’on doit de vivre en sécurité dans le local à bagages. De fait, c’est bien le seul endroit, dans tout l’aéroport, où personne ne fait jamais le ménage. Seul le vieux concierge vient, de temps en temps, faire un tour chez nous, mais il ne nous embête jamais. Vello est auréolé de la gloire de ses anciennes batailles, il fait sa toilette tout seul, malgré ses pattes raides, et il a à cœur de superviser l’entraînement des jeunes.

Et aujourd’hui, ses yeux s’étaient posés sur moi. Je n’avais pas le choix : il fallait y aller.

« En route, alors ! » ai-je dit en me redressant et en venant me placer à côté d’oncle Anton. Vello, à qui il ne fallait pas raconter d’histoires, se tenait deux pas derrière nous et comptait : « Une, deux, cent… Punaises : marche ! »

Nous nous sommes mis en route. Au loin, on apercevait le contrôle des passeports, et tout en bas du guichet on distinguait une petite trappe d’un jaune brillant, sur laquelle était écrit :

DÉLIVRANCE DES PASSEPORTS ET CARTES D’IDENTITÉ.
SECTION DES PUNAISES.

Vello a ouvert la porte d’un coup d’une de ses pattes arrière et nous sommes entrés. Dans la petite pièce sombre était assise une punaise, qui portait un nœud papillon jaune clair et, l’air absent, grignotait un biscuit.

« Besoin de papiers pour une nouvelle punaise, a grommelé Vello en me poussant sur la chaise devant le bureau. De cette année, encore fraîche, pas une égratignure… Née hier, a-t-il ajouté sur un ton un peu plus gentil, en me caressant la tête. Ça demandera combien de temps ? »

Le fonctionnaire a posé son biscuit sur une soucoupe avec une lenteur extraordinaire, avant de se croiser les pattes. Je l’ai observé avec étonnement. Je n’avais encore jamais vu une punaise bouger aussi lentement.

« Vooooooyons voir… » a dit le fonctionnaire d’une voix traînante, tout en tendant une patte en direction du tiroir. Cela lui a pris encore plus de temps que pour poser son biscuit sur la soucoupe, mais il a tout de même réussi à ouvrir son tiroir.

La punaise a disposé sur le bureau un encrier, une paire de ciseaux et un grand rouleau de papier. Le papier se déroulait lentement, avec un léger bruissement. Les yeux fixés sur la table, le fonctionnaire bâillait. Au mur, la pendule faisait tic-tac avec une lenteur incroyable. Tikkkk… Silence. Takkkk…

Je m’ennuyais à mourir. Pour me changer les idées, j’ai regardé par-dessus mon épaule, mais je n’ai vu que Vello, bouillant de colère, qui dévisageait le fonctionnaire. « Combien de temps ? » a-t-il répété sur un ton excédé, en frappant sur la table.

La punaise ne s’est pas laissé impressionner ; elle se balançait sur sa chaise. « Une journée, peut-être… Un jour ou deux », a-t-elle dit en bâillant et en tendant une patte vers l’encrier. Lentement, la patte s’approchait de l’encrier.

Vello a jeté un regard furieux à l’oncle Anton. « J’en ai assez ! a-t-il déclaré. J’ai mieux à faire que de perdre mon temps dans ce trou ! D’ailleurs, ce n’est pas ma punaise, après tout. Je te laisse t’occuper de ça ? »

Oncle Anton a hoché la tête. « Bien sûr, vas-y, je m’occupe de Ludvig. » Il a tiré de sa poche un journal couvert de taches et un biscuit. « Je ne suis pas pressé. »

La porte a claqué, et Vello a disparu. Mon passeport a tout de même fini par être prêt, le jour même. Le fonctionnaire le fabriquait petit à petit, à partir des passeports perdus qu’on trouve toujours dans un aéroport, prenant un mot ici, un mot ailleurs, et ajoutant la photo d’un Allemand qui faisait étonnamment penser à une punaise. Dans son rouleau de papier, il avait découpé de quoi faire une belle couverture, sur laquelle on pouvait lire :

UNION DES PUNAISES
DÉFENSE ABSOLUE
DE TOUCHER, D’EMPOISONNER OU D’ECRASER !

C’était tout. J’étais devenu Ludvig la punaise à tête d’Allemand… et avec des papiers !

3. La vie dans le local à bagages

Je devrais peut-être prendre un moment et vous expliquer pourquoi je suis une punaise d’aéroport. Je vis ici, bien sûr, et c’est aussi ce qui est marqué dans mon passeport, mais ça, c’est seulement parce qu’oncle Anton a dit à la punaise fonctionnaire d’écrire comme ça.

« Écrivez bien : “punaise d’aéroport” ! », lui a-t-il dicté. A-É-roport, pas aréoport ! » L’oncle Anton ne supporte pas qu’on fasse des fautes en écrivant.

Mais en réalité, j’étais déjà une punaise d’aéroport en naissant. C’est comme ça.

Je suis une punaise d’aéroport parce que mes parents, mes grands-parents et mes arrière-grands-parents vivaient déjà ici. Ils étaient pareils que nous, juste un petit peu moins futés. En revanche, les punaises d’autrefois ouvraient grand leurs yeux et mémorisaient tout ce qu’elles voyaient. Elles connaissaient mieux que nous les odeurs, la nature, elles savaient prédire le temps et engraisser les tomates. Il n’y a qu’en lecture et en calcul que les choses se gâtaient…

Heureusement, à chaque génération, il y avait toujours une punaise qui savait compter, ou qui comprenait le français. Quand on tombait dessus, on la mettait à l’écart et on lui demandait de faire des petits en vitesse. Et des œufs qu’elle pondait naissaient des enfants qui maîtrisaient déjà le calcul et le français – et qui jouaient divinement du violon, par-dessus le marché. Ils savaient même plus que ça. C’est ce qu’on appelle l’amélioration de l’espèce, et dans ce domaine-là, les punaises sont déjà assez avancées. Voilà pourquoi l’oncle Anton a pu dire, en me voyant, que j’étais débrouillard. Pas mal, non ?

« Pour améliorer l’espèce, on a une méthode bien au point, m’a expliqué mon oncle. On commence par vous enseigner tout ce qu’on sait, et après vous vous débrouillez. Il faut toujours écouter ce que disent les anciens. » Après ça, il s’est gratté la nuque et a corrigé : « Enfin presque toujours. Ne prends pas trop au sérieux ce que raconte ton grand-père Johannes. Les courants d’air ne causent pas de démangeaisons, et la grande Salamandre ne vit pas dans la cafétéria de l’aéroport. C’est les cafards qui vivent là-bas : on se respecte, mais on reste sur ses gardes. » Voici le tout premier enseignement que j’ai reçu de l’oncle Anton.

« Tu t’es sûrement déjà demandé qui t’a pondu, m’a-t-il raconté une autre fois. Le problème, Ludvig, c’est qu’on ne tient pas trop précisément le compte de toutes ces choses-là. Tu es notre petit à tous, et tu peux nous dire à tous “oncle” ou “tante”. Et les punaises les plus âgées s’appellent toutes “grand-père” ou “grand-mère”. On a tout en commun ! » Puis il m’a caressé la tête, en hochant la sienne d’un air satisfait.

Notre habitation aussi, on l’a tous en commun, c’est vrai. Même grand-père Johannes ne se rappelle pas quand nous nous sommes installés dans l’aéroport. Mais chez nous, on a un proverbe qui dit : « Quand il y a un, il en vient d’autres. » Et des punaises aussi, il en est venu d’autres. Maintenant on vit tous ensemble en bonne entente, sans nous disputer. Quand quelqu’un est de mauvaise humeur, ou a mal au ventre, on se rassemble autour de lui et on le prend dans nos bras. C’est le meilleur remède. Quand c’est un ami très proche, on peut aussi lui faire un bisou.

D’ailleurs, nous sommes très fiers de notre habitation, car ce n’est pas une bâtisse quelconque. Il paraît qu’elle existait déjà avant les punaises – c’est impossible, bien sûr, mais c’est pourtant ce qu’on raconte.

« Un patrimoine culturel inestimable, un chef-d’œuvre de l’architecture ancienne, dit l’oncle Antoine.

– Une masure ouverte à tous les vents ! Ce bon sang de courant d’air me donne des douleurs, râle grand-père Johannes.

– Ancien, c’est sûr, mais au moins, ici, l’ordre règne ! » proclame Vello.

Et ils ont tous raison. La preuve, c’est écrit au-dessus de l’entrée : ancien aéroport. Même le nom le prouve.

Et quelle importance, qu’il soit ancien, puisqu’il nous plaît ! La vie est belle !

4. L’arrivée d’une caisse mystérieuse

Les hommes croient que les aéroports sont des endroits sans âme, ennuyeux, mais nous, en tout cas, dans le local à bagages, on ne s’ennuie pas. Le matin, en général, on reste couchés et on traînasse. Des fois, grand-père Johannes nous raconte des contes de punaises, d’autres jours Vello nous enseigne l’escrime avec des aiguilles de sapin.

Mais le meilleur moment, c’est toujours le soir, quand on apporte des valises fraîches. Officiellement, les gens appellent ça des « bagages égarés ». Nous, ça nous fait un peu rire, parce que c’est quand même eux qui les ont apportés là. On s’est dit bien des fois qu’ils n’avaient qu’à nous poser la question, s’ils ne s’en souvenaient plus. Toutes les punaises savent bien où ils sont, les bagages égarés : dans le local à bagages, pardi ! C’est même vous qui les y avez mis !

La cérémonie d’ouverture débute chaque soir à huit heures, et il en a été ainsi aujourd’hui, comme chaque fois. On a tous grimpé sur le mur et on a commencé à dire la prière des punaises.

« Saint Père Punaise, qui es aux Cieux, que ton nom soit sanctifié… » et ainsi de suite jusqu’au bout, quand on demande notre butin quotidien et la prospérité. Des fois, on chante, aussi. Le chant préféré de grand-père Johannes, par exemple, parle du Saint Père Punaise qui descend des Cieux et apporte à chacun des valises merveilleuses. On chante tous très juste.

Après le chant, le responsable du jour grimpe au plafond et compte les valises. Aujourd’hui, c’est mon amie Loore qui était en charge ; elle sait très bien compter. Elle a inscrit le nombre de valises dans le journal de bord des punaises. Cela fait des dizaines d’années que nous le tenons, c’est notre fierté. Si ça vous intéresse de savoir combien de valises sont arrivées le 21 aout 1939, et si Herr von Ribbentrop, en route pour Moscou, transportait des caleçons à rayures, on peut vérifier tout de suite. Bien que les gens prétendent le contraire, nous autres les punaises, on aime l’ordre. Un peu de moisissure, ou une épluchure de pomme qui pourrit dans un coin de la pièce, ça, ce n’est rien du tout, bien entendu. Par contre, une comptabilité bancale, quelle honte ! Voilà un souci qui ne se rencontre jamais chez nous. Tout est toujours impeccable.

« Voilà, j’ai fini, les amis ! À l’assaut ! » s’est écriée Loore, toujours au plafond. Elle n’a pas eu besoin de nous le dire deux fois, et on a foncé sur les valises.

« Vous, les jeunes, vous pouvez dire que vous avez de la chance ! a déclaré grand-père Johannes. Mon arrière-arrière-grand-père se rappelait encore bien l’époque où les gens voyageaient avec des valises en cuir lisse. Elles étaient lourdes, glissantes, et sans le moindre orifice ! Pénétrer là-dedans, c’était un enfer ! Mais ces sacs d’aujourd’hui, même un nourrisson en vient à bout. » Il a encore poussé un soupir, puis il a foncé tête la première dans une valise en toile. On l’a suivi, bien rangés à la queue leu leu.

Aujourd’hui, le butin était particulièrement riche. Quelqu’un avait fait une erreur à Londres, à l’aéroport de Heathrow, et on avait reçu une pleine cargaison de bagages destinés en fait à un autre aéroport. Loore et moi étions juste en train de nous attaquer à un sac jaune lorsqu’elle s’est arrêtée brusquement.

« Ludvig, a-t-elle chuchoté en jetant autour d’elle un regard craintif. Tu entends ? »

Je n’entendais rien. J’ai regardé derrière moi, j’ai tendu mes petites oreilles de punaise… rien de rien. Puis Loore a désigné des yeux une caisse posée contre le mur, et elle a toussé d’une façon spéciale. J’ai écouté encore une fois.

Et là j’ai compris : on entendait un grognement qui sortait de la caisse !

« Tu as raison », lui ai-je dit tout bas, et je l’ai prise par la patte. On s’est approchés tout doucement de la caisse, pour mieux l’examiner. Ça faisait peur, mais c’était palpitant, aussi.

Toutes les punaises le savent bien, il arrive que les bagages fassent du bruit. La valise d’un collectionneur de papiers de bonbons fait entendre des froissements, celle d’un horloger fait tic-tac, mais une valise qui grogne, c’était bien la première fois qu’on rencontrait ça.

« Qu’est-ce que tu en dis ? Qui est-ce qui grogne, là-dedans ? a demandé Loore, les yeux brillants, en regardant la caisse sur la gauche, puis sur la droite.

– On n’a qu’à poser la question, ai-je répondu. Si ça grogne, c’est peut-être capable aussi de parler avec nous ?

– Bonne idée ! a approuvé Loore. Demandons ! »

On s’est approchés de la caisse et on a frappé. Le grognement s’est arrêté. Loore m’a lancé un regard pour m’encourager. J’ai toussé pour m’éclaircir la voix, et j’ai crié : « Bonjour ! Nous sommes Ludvig et Loore, deux punaises d’aéroport. Figurez-vous que votre caisse vient tout juste d’atterrir chez nous. Qui est là-dedans ? »

Personne n’a répondu. On a attendu, on a encore frappé, et on a écouté attentivement.

Puis on a entendu gratter, et quelqu’un a dit tout bas, d’une petite voix timide : « Il n’y a personne, ici.

– Comment, personne ? a chuchoté Loore. Il y a pourtant bien quelqu’un qui parle, dans cette caisse !

– Comment, personne ? ai-je répété après mon amie. Vous avez grogné !

– Je n’ai pas grogné, a rectifié la caisse. J’ai juste râlé un tout petit peu. C’est qu’on est drôlement à l’étroit, là-dedans.

– Mais s’il n’y a personne dans la caisse, qui est-ce qui râle ? » a insisté Loore.

La caisse est restée silencieuse. Pour finir, quelqu’un a répondu, en soupirant tristement : « Je crois qu’il n’y a que le teckel Robi. Vous ne pourriez pas me faire sortir de là, s’il vous plaît ? »

Loore a souri victorieusement. Un chien vivant, et qui râlait ! C’était une première dans le local à bagages de l’aéroport. Nous nous sommes attaqués à la caisse.

5. De nouveaux amis

Dans un coin de la caisse en carton, il y avait un petit trou. On a essayé de l’agrandir de notre mieux, et pendant ce temps-là, Robi grattait à l’intérieur. Rapidement, on a vu un long museau de teckel, avec la truffe humide, sortir par le trou. Puis les pattes sont apparues, et enfin Robi s’est retrouvé libre.

Quel spectacle ! Le petit chien avait le poil soyeux et bien brossé, des griffes soigneusement coupées et de grands yeux brillants.

« Bonjour ! a chuchoté Loore en le dévisageant. Comme tu es grand… et les dents… tu en as tellement ! » À travers la caisse, Robi avait paru si inoffensif – un petit animal tout doux, incapable de mordre qui que ce soit…

Robi hochait la tête d’un air satisfait. « Je les avais déjà en naissant. Bien blanches, bien pointues. » Il était tout fier et arborait un sourire le plus large possible. « Je tiens cela de mes fameux ancêtres, tout comme mon nom ! »

C’est vrai, il y avait quelque chose d’écrit sur le collier luisant de Robi. En m’approchant un petit peu, j’ai pu lire : « Robert Eduard von Teckelberg III (si vous me trouvez, prière de téléphoner au 59 67 77 88.) »

Loore en est restée bouche bée. Robi, lui, a une fois de plus hoché la tête, content de lui.

« Précisément ! Robert Eduard von Teckelberg. La prestigieuse famille de teckels ! Et je suis le chiot le plus savant de ma portée. Mais dans ma famille, on m’appelle simplement Robi, et d’ailleurs vous pouvez en faire autant. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas siffler en même temps, sinon je ne contrôle pas mes instincts. »

Loore écoutait Robi avec un sourire malicieux. « Vhiuuuu ! » Un sifflement de punaise a retenti à travers tout le local à bagages. « Robi, vhiuuuu, vhiuuuu ! » Après avoir bien sifflé, Loore s’est mise à observer Robi avec intérêt.

Le chien a brusquement dressé les oreilles. Il s’est dressé sur ses pattes, le nez en l’air, et il s’est mis à renifler, tout excité. Sa queue était toute droite et fouettait l’air. Loore en est tombée assise et s’est mise à ricaner.

Puis Robi a repris ses esprits et il s’est rassis. « Je vous avais bien dit de ne pas siffler, a-t-il dit, sur un ton de reproche. Je ne peux pas m’en empêcher. C’est l’instinct. Quand on siffle, je dois y aller !

– Aller où ? a demandé Loore.

– Ça dépend, a répondu Robi en relevant le museau. C’est que je ne suis pas un teckel quelconque, je suis sélectionné pour les chasses royales au blaireau. Les blaireaux, j’ai ça dans le sang ! Je n’en ai encore jamais attrapé, mais… je sais comment il faut faire. C’est ça, l’instinct, quand on sait faire quelque chose sans que personne vous l’ait appris.

– Et où est-ce qu’on les attrape, ces blaireaux, ai-je demandé, intéressé.

– Là où ils vivent, pardi ! Quand j’aurai pris mes premiers blaireaux, je vous expliquerai plus en détails. » Et il a agité la queue avec entrain.

Moi, je l’observais avec respect. « Tu sais, tu es le premier chien que je rencontre de ma vie. Je n’en ai encore jamais vu un d’aussi près. » Emmeliine, la dame de la cafétéria, avait bien un chihuahua, que Peeter le cancrelat montait tous les dimanches et lançait au grand galop à travers tout l’aéroport, mais ça ne comptait pas. À mon avis, les vrais chiens étaient bien différents.

« Tu peux dire que tu as de la veine, m’a répondu Robi. Ton premier chien, et tu tombes tout de suite sur l’élite. Vous pouvez vous réjouir que mon maître m’ait envoyé justement dans votre aéroport. » Puis, en reniflant un coup : « Vous ne l’avez pas encore vu ? »

J’ai secoué la tête. « Dans le local à bagages, on ne voit que le concierge. À part la poussière, les valises et les punaises, il n’y a personne ici.

– Je n’en crois pas mes oreilles ! a aboyé Robi, dépité. Mon maître m’a dit qu’on faisait juste un tout petit voyage en avion. Alors je me suis endormi, dans ma caisse… Et maintenant me voilà arrivé, mais lui, il n’est nulle part ! Non seulement ça, mais je suis perdu, pour couronner le tout ! » Ses oreilles tout à coup, pendaient lamentablement. « Et j’ai horriblement faim. Je suis encore en pleine croissance, vous comprenez, il me faut plusieurs fois par jour des boulettes ultra nourrissantes. Vous n’avez pas de boulettes, par hasard ? »

Loore a secoué la tête. « Mais dans une des valises de la semaine dernière, il y avait du boudin, on l’a mis de côté pour Noël. Tu en voudrais, peut-être ?

– Du boudin, oui, ça va, a répondu Robi d’un air soulagé. Je mange de tout, hein ! Simplement, les boulettes, c’est ce que je préfère. Le dimanche matin, le maître et moi, on mange toujours de la viande et des petits pains avec de la confiture. C’est moi qui me sers le premier, et je prends toujours tout ce que je veux. » Le chien s’est léché les babines. « Enfin, s’il n’y a rien d’autre, du boudin, ça peut aller. Apporte-le ! » Loore a fait oui de la tête et elle a disparu.

« Et vous autres ? a demandé Robi. Qu’est-ce que vous mangez, dans votre aéroport ? »

J’ai senti la sueur me couler dans le dos. « Ça dépend, ai-je répondu, d’une voix à peine audible. Ce qu’on trouve, la plupart du temps. Dans un aéroport international, il y en a pour tous les goûts… » Il faut dire que d’ordinaire, chez les punaises, on évite d’aborder le thème de la nourriture. Qu’est-ce que vous voulez, on mange juste pour survivre, un point c’est tout.

Robi a approuvé. « Je comprends… Mais moi non plus, je ne suis pas difficile. Enfin ce n’est pas ma faute, non plus, si j’aime la viande ! La vie est tout de suite plus gaie quand je peux avoir des boulettes. Encore que pour le moment, j’ai tellement faim que je serais même capable de manger de l’herbe… Mais où peut bien être mon maître ? » Robi a poussé un soupir. Affamé comme il était, on le sentait prêt à défaillir.

« Voilà, goûte-moi ça ! a dit Loore en posant un boudin sous le nez du chiot. Après, si tu veux, on ira faire un tour dans l’aéroport. Peut-être que ton maître est déjà arrivé, et qu’il te cherche ? »

Robi a fait oui de la tête. « Bonne idée ! Je serais capable de reconnaître son odeur, même en rêve. Je peux le suivre à la trace sans problème. » Puis il a croqué un morceau de boudin et a poussé un soupir de déception. Ça avait une drôle d’odeur, et pas du tout un goût de viande.

Loore et moi, on a grimpé sur le dos de Robi, qui a écarté le boudin d’un coup de patte et s’est redressé. Puis on s’est mis en route.

6. Le hall des arrivées

Ce soir-là, dans le hall des arrivées, c’était un vrai bazar. Des familles se massaient devant les portes pour attendre les voyageurs, en brandissant des fleurs et des pancartes de bienvenue. Devant tout le monde, deux enfants faisaient des bonds, un ballon de baudruche à la main, et ils essayaient de regarder à travers les portes automatiques.

Finalement, les voyageurs ont tous fait leur apparition en même temps. Il y avait le ministre Kask, qui rentrait après un voyage de travail à Bruxelles, et mademoiselle Schmidt, qui venait de passer le week-end à Paris. Riina, la vieille tante d’Amérique, traînait une gigantesque valise pleine de cadeaux, tandis que la cantatrice russe Mikhaïlova avançait dans un superbe manteau de vison, de la poche duquel dépassait une bouteille de cognac. Tous ces gens étaient attendus, et on échangeait des poignées de mains amicales, des baisers ou des accolades. Le hall des arrivées est l’endroit le plus joyeux de l’aéroport.

D’ordinaire, à l’heure de pointe, les punaises se reposent dans la salle des bagages. Nous supportons la faim et le froid sans nous plaindre, mais pas question de nous faire écrabouiller, merci bien ! Les punaises sensées ne sortent que la nuit et rentrent chez elles au lever du soleil. Mais là, on ne pouvait pas attendre qu’il fasse nuit : il fallait trouver le maître de Robi, et on s’est élancés tête baissée à travers les grands espaces de l’aéroport.

Il y avait un monde fou, des centaines d’adultes, d’enfants… des valises… Mais Robi ne s’est pas laissé impressionner. Avec son corps en forme de saucisse à ras du sol, tout en reniflant, il s’est mis à trottiner à toute vitesse à travers la salle.

Nous avons laissé les gens derrière nous, et nous sommes arrivés à un escalier raide, en verre. « Tourne à droite ! ai-je lancé à Robi. À l’étage du dessus, on a la meilleure vue sur tout l’aéroport. Si ton maître est dans le hall, on l’apercevra tout de suite. »

Les griffes du chien ont gratté le parquet, et Loore et moi avons failli dégringoler quand il a pris son virage. Mais un instant plus tard, Robi grimpait dans l’escalier et avait déjà presque atteint l’étage.

« Qu’est-ce que tu cours vite ! » lui ai-je dit, admiratif. Devant nous se dressait une cloison vitrée, sale, qui donnait sur le hall à l’étage du dessous. Robi a soufflé sur la vitre et a frotté avec une patte. Deux zones transparentes sont apparues.

« Les gènes de mon grand-père, a expliqué Robi en jetant un coup d’œil par les orifices qu’il venait de nettoyer. Et ça vient aussi de l’entraînement de mon maître, bien sûr. Je le sors plusieurs fois par semaine, on fait le tour du pâté de maisons. Il ne veut jamais, mais j’aboie de façon assourdissante. Ça marche à tous les coups ! » Le chiot s’est mis à rire, l’air content de lui.

Robi habitait avec son maître dans un studio, et de temps à autre il parvenait à lui arracher une petite promenade. Cela lui était indispensable, car s’il restait enfermé toute la journée, il lui venait des fourmis dans les pattes, et il finissait par être de mauvaise humeur… Un jour ou l’autre, le maître et lui prendraient l’habitude de faire une sortie quotidienne en forêt – Robi en était convaincu. Il se voyait en rêve, mangeant des boulettes de viande devant la cheminée après une partie de chasse, en compagnie de son maître occupé à raconter des histoires de blaireaux… C’est pour cette raison qu’il acceptait de se faire laver, peser et mesurer tous les soirs. L’autre pouvait bien le laver tant qu’il voulait, du moment qu’il était son ami.

« Je ne le vois nulle part, a dit le chien au bout d’un petit moment, d’un air déçu. Et je n’ai pas senti son odeur, dans le hall. Pas moyen de suivre sa trace dans ces conditions. » Puis Robi a posé la tête sur ses pattes avant, et il a poussé un soupir.

Je me suis mis à réfléchir. « Si on t’a envoyé dans une caisse, c’est sûr que ton maître doit se trouver dans l’aéroport. Si on allait voir à la cafétéria, qu’est-ce que vous en dites ? Les cancrelats sont toujours au courant de tout ce qui se passe dans l’aéroport. »

Loore m’a regardé d’un air horrifié. « À la ca…ca…ca…fétéria ? Mais… et Pets ? Les mouches racontent qu’il a attrapé des boutons sur le ventre, à force de manger la confiture qu’il trouve là-bas, et que maintenant il est toujours en colère. »

Je me suis gratté la nuque. Pets, le chef des cancrelats de la cafétéria, est célèbre pour son caractère imprévisible et pour ses pattes poilues. Même Kalle, le responsable de la sécurité, a peur de Pets, et il apporte toujours des sandwiches de chez lui pour ne pas avoir besoin d’aller manger à la cafétéria. Un jour qu’il avait pris son courage à deux mains et s’était acheté un petit pain à la confiture, Pets s’est caché derrière le comptoir et a sauté dans son assiette alors qu’il ne s’y attendait pas, en criant « Ay caramba ! » d’un air féroce, puis il a avalé d’une seule bouchée la moitié du petit pain de Kalle. Le pauvre homme a sauté en l’air, et après cela il est resté plusieurs semaines en arrêt maladie. Il ne sortait plus de chez lui que pour aller chez un docteur qui le faisait s’étendre sur un divan et lui demandait de parler de tout ce qui lui passait par la tête, sauf de cafards.

Après l’aventure de Kalle, tout le monde a perdu l’envie d’aller traîner à la cafétéria, et maintenant les cancrelats mènent là-bas, entre eux, leur vie paresseuse et insouciante. Tous les ans à la même date, à l’époque de la désinsectisation, ils partent tous ensemble en vacances en Italie, où ils passent une semaine agréable au soleil. Les journaux ont bien fait allusion, une fois, à une invasion de cafards sur un vol à destination de la Sicile, mais en général leurs agissements passent inaperçus. Du coup, ils continuent à n’obéir qu’à leur bon plaisir.

« Allons toujours jeter un coup d’œil, ai-je insisté auprès de Loore. Une punaise courageuse ne craint rien. Pets n’a jamais été injuste sans raison. »

Loore a gardé les yeux baissés. Elle croyait à ce qu’elle avait entendu dire, et les mouches n’ont pas l’habitude de mentir.

« En tout cas, boutons ou pas, moi, je n’ai pas peur de Pets, a annoncé Robi en se redressant d’un air décidé. Sautez sur mon dos et allons voir ! »

On a sauté, et on s’est remis en route.

7. La terreur des cafés

En s’approchant de la cafeteria, Robi a ralenti le pas et s’est mis à renifler. « Ça sent bon, en tout cas, par ici… Allons voir si je sens aussi l’odeur de mon maître ! »

Les punaises ont un excellent odorat, aussi n’ai-je pas tardé à sentir moi aussi l’odeur des viennoiseries fraîchement cuites. Mais c’est le genre de parfum qui attire aussi les gens, et si l’on ne passe pas derrière eux pour nettoyer, l’endroit ne tarde pas à être envahi par les cafards. La cafétéria de l’aéroport est exactement ce genre de lieu, où l’on trouve des croissants, des gens et des cafards. Mais ce que Pets préfère, c’est les petits pains à la confiture.

« On sent une odeur de nourriture, c’est vrai, a confirmé Loora en reniflant. Mais très peu pour moi. Pets et ses semblables sont vraiment trop laids.

– Moi, je n’ai peur d’aucun cancrelat », a déclaré Robi en enfonçant son long museau sous le comptoir. Ça sentait la nourriture, ça sentait la maison, et encore autre chose de bon.

Et tout à coup… un sifflement perçant a retenti.

« Eh, là-bas ! Qu’est-ce que tu fabriques ? » s’est exclamé quelqu’un, et nous avons sursauté.

Robi a levé les yeux et s’est retrouvé face à un cafard géant, qui se tenait perché, les jambes écartées, sur un chausson à la confiture, et qui pointait un cure-dents dans sa direction. « Ami ou ennemi ? »

« C’est Pets, ai-je dit tout bas à Robi. Il vient de la campagne, il est arrivé l’automne dernier avec toute sa famille, et maintenant ils habitent ici. Ne te laisse pas impressionner, il n’est pas aussi violent qu’il en a l’air. Il est juste un peu brusque, et affreusement poilu. » Robi a hoché la tête, puis il s’est assis poliment et a regardé Pets droit dans les yeux.

« Bonsoir ! Je suis le teckel Robert Eduard von Teckelberg, Robi pour les amis. Je ne demande pas mieux que de compter au nombre de vos amis.

– Voyez-vous ça, a répondu Pets en inspectant le chiot. Bonjour, alors. Je suis Peeter, Pets pour les intimes. Je suis un cancrelat, tarakan pour les Russes, cockroach pour les Anglais, prussakas chez les Estoniens, Schabe en Allemagne. Plus on a de noms, mieux ça vaut ! » Il a pris un air fier, et il a planté son cure-dents dans le chausson à la confiture. « Pourquoi tu viens fouiner dans mon café ? Ici, le chef, c’est moi !

– Je cherche mon maître. Nous sommes arrivés par le même avion, mais il a disparu. Alors on s’est dit que tu l’aurais peut-être vu. Tu l’as vu ? »

Le cafard a éclaté de rire. « Si moi, j’ai vu ton maître ? Et qu’est-ce que ça changerait, si je l’avais vu ? De toute façon, je sais tout ce qui se passe dans l’aéroport. tout ! » Puis il a dressé son javelot d’un air de défi, tout en bombant le torse. « Et à quoi il ressemble, ton maître ?

– Il est beau, a répondu Robi avec un sourire rêveur. Il est grand, il a le crâne chauve. Un petit ventre, de longues jambes. Un chapeau noir et un manteau. Beaucoup moins de poils que toi, a-t-il ajouté en examinant Pets. Il sent le chlore et le savon. Et il a des chaussettes à rayures.

– Des chaussettes à rayures grises et noires, un chapeau noir, une canne ?

– C’est cela, exactement ! s’est écrié joyeusement Robi. Où est-ce qu’il est allé ? »

Pets s’est assis sur son chausson à la confiture et s’est gratté la tête. « Non, je n’ai vu personne de ce genre dans mon café, a-t-il fini par déclarer. Les hommes qui portent un chapeau et une canne sont devenus extrêmement rares. Mais il a pu passer ici pendant que je me promenais dans le hall. Attends, je vais demander à mes hommes. Peut-être que quelqu’un a vu ou entendu quelque chose. »

Il s’est mis debout et a rempli ses poumons d’air, et un sifflement perçant a traversé tout l’aéroport.

Subitement, il s’est mis à arriver des cafards de partout. Il en sortait de sur les étagères où étaient posés les petits pains, de sous les tables, de la poubelle ; les plus maigres descendaient du plafond ou émergeaient de la caisse enregistreuse. Au bout de peu de temps, toute une armée de cancrelats calmes et attentifs se tenait devant Päts.

« Alors, les gars ! Est-ce que quelqu’un a vu le patron de ce petit chien ? a rugi Pets en lançant des regards sévères à ses soldats. Grand, chauve, pas beaucoup de poils, un petit ventre, de grandes pattes et un chapeau. Des moustaches et une canne. Odeur de chlore et de savon, chaussettes à rayures. »

Un frémissement s’est fait entendre parmi les cancrelats, on se bousculait au bout des rangées. Finalement, quelqu’un a poussé en avant un jeune cafard, qui rougissait tout en se grattant le derrière. « Moi, je l’ai vu, a-t-il dit tout bas en baissant les yeux. Grand, chauve, le chapeau, les rayures. Il a acheté un chausson à la choucroute et il est parti.

– Il est parti où ? a demandé Pets sévèrement.

– Chez le directeur, a répondu le petit cafard. Il serrait des sacs sous son bras et il est allé chez le directeur. Je l’ai suivi un moment, parce que les sacs sentaient tellement le saucisson ! Je me suis dit que je réussirais peut-être à…

– Espèce de petit crétin ! a rugi Pets. Les cafards ne mangent pas de saucisson ! Les nourritures convenables sont soit les petits pains à la confiture, soit les gâteaux à la crème. La viande crue, c’est pour les barbares ! Enfin, heureusement que tu as fini par reprendre tes esprits. Le bureau du directeur, je vous demande un peu… qu’est-ce qu’un vermisseau comme toi allait faire là-bas, enfin ! »

Le petit cafard est devenu tout rouge, et il est retourné dans le rang. « Enfin… il ne m’est rien arrivé, après tout, a-t-il murmuré à son voisin en regardant par terre. J’ai juste jeté un coup d’œil. »

Pets s’est retourné vers Robi. « Tu as entendu ? Ton maître est chez le directeur. Désolé. »

J’ai regardé Pets, parce que je n’en croyais pas mes oreilles. Sur le visage du cafard, on lisait de la peur. Ce n’était quand même pas possible ! J’ai fermé les yeux, et j’ai regardé de nouveau. Pets avait retrouvé son visage habituel. Son regard craintif avait disparu comme par enchantement.

« Allez, on s’en va, ai-je murmuré. On n’obtiendra rien de plus ici. Dis merci à Pets, et on fiche le camp ! »

Robi a fait oui de la tête et a reculé de deux pas. « Tous mes remerciements pour cette information, a-t-il dit au cancrelat, en s’inclinant poliment. À une prochaine fois !

– À la prochaine, a rigolé Pets. Si tu retrouves ton maître, viens me le dire. Comme ça, je saurai si le gamin a dit la vérité ou pas. » Il a jeté un coup d’œil en direction du jeune cafard, avec un petit sourire. « Mes gars sont bien dressés, mais encore trop paresseux. Enfin je ne désespère pas d’arriver à en faire des hommes un jour. »

Robi a hoché la tête, puis il a fait demi-tour.

« Chez un cafard, tout doit être honnêteté et bravoure ! a crié Pets dans notre dos, tout en se frappant le thorax avec une patte. Comme son chef ! »

Le rire sonore du cancrelat nous a accompagnés de longues secondes. « Brrr ! Ce qu’il est vilain… a murmuré Loore. Pourtant, il a aussi… une sorte de charme, a-t-elle soupiré avec un petit sourire en coin. Dans son genre, il est quand même drôlement viril, vous ne trouvez pas ? »

Je ne savais pas trop ce que je trouvais. Dans notre dos, la cafétéria rapetissait.

8. Le cabinet des horreurs

Le rire de Pets ne retentissait plus, au loin, que comme un écho affaibli. Nous avancions sans dire un mot. Loore demeurait silencieuse, et moi non plus je n’avais pas envie d’ouvrir la bouche. Finalement, nous sommes arrivés. L’étroit couloir n’était éclairé que par deux ampoules vacillantes. Tout au bout se dressait une porte gigantesque, couverte de toiles d’araignées.

Loore et moi fixions le couloir des yeux. J’ai senti un frisson glacé me parcourir le corps, en abandonnant une petite trace humide à l’extrémité de mon abdomen.

« Le bureau du directeur… a murmuré Loore. Je ne veux pas…

– Moi non plus, qu’est-ce que tu crois… ai-je soupiré. Mais on n’a pas le choix. Le maître de Robi est sûrement là. » Ma voix tremblait, je n’arrivais pas à la contrôler.

« Qu’est-ce que vous chuchotez ? a demandé Robi. Quelque chose ne va pas ? Allons demander au directeur où est passé mon maître. »

Loore a sauté à terre et a regardé le chien droit dans les yeux. « Tu ne comprends pas, a-t-elle dit en secouant la tête. Ce n’est pas un bureau comme les autres. Et le directeur n’est pas un directeur ordinaire.

– Comment donc ? Ça a pourtant l’air… s’est étonné Robi, en regardant la porte qui disparaissait dans la pénombre. Je vois un peu plus de poussière que d’habitude, mais qu’est-ce que ça peut bien faire ? Regarde ces toiles d’araignées, comme elles sont belles…

– Ce n’est pas la poussière, le problème ! Mais ce bureau est… » J’ai pris une respiration profonde. « Robi, ce bureau est…

– Le repaire de la mort ! a crié Loore en m’interrompant. La maison des horreurs, la grotte aux cauchemars, un lieu terrifiant et que personne ne fréquente », a-t-elle ajouté en baissant les yeux.

Sur le bout de sa patte, Robi nous a soulevés jusqu’à la hauteur de ses yeux. « Qu’est-ce que vous racontez ? a-t-il demandé en secouant la tête. Ce n’est que le bureau du directeur, enfin. Je me demande si vous n’avez pas mangé de la viande avariée, ça vous a peut-être dérangé la tête ? a-t-il dit ensuite en nous regardant d’un air inquiet. Ne soyez donc pas aussi peureux !

– Loore a raison, ai-je répliqué. On raconte les choses les plus épouvantables au sujet du bureau du directeur. Même les cancrelats n’y vont pas de bon cœur. Tu as vu la tête de Pets, quand il a entendu que ton maître était allé chez lui ? »

Robi a penché la tête de côté.

J’ai répondu à sa place : « Ça l’a mis sens-dessus-dessous. Parce que le directeur, il est dangereux ! Mais pas dangereux à la manière tout le monde : il ne joue pas à faire peur, il ne crie pas… il se promène, avec son air rusé, et il attrape des insectes qu’il fourre dans une boîte d’allumettes ! »

Loore a éclaté en sanglots. « Tu t’imagines ? Il nous collectionne ! Il a tout un tas d’insectes sur son mur. »

J’ai hoché la tête, d’un air sombre. « Ceux qu’il capture, leur destin est scellé : c’est la mort. Ils finissent sur le mur, transpercés par une épingle. Demande à n’importe qui, tout le monde le sait ! La semaine dernière, il a attrapé une mouche qui s’était posée sur une étiquette de bagage… On a tous des proches qui y sont passés. Au printemps dernier, les vers luisants ont passé un sale quart d’heure, parce que le directeur avait déniché un livre rien que sur eux, dans une librairie. Maintenant, ça fait plusieurs mois qu’ils se cachent dans les fissures des murs, et ils ne sortent plus que le dimanche.

– Cette année, les vers luisants ne sont même pas venus s’occuper du feu de la Saint-Jean, a confirmé Loore en poussant un soupir. Dans le temps, c’était toujours la plus grande fête de l’été, on se retrouvait dans le placard des visas, à la police des frontières. Il y avait un grand feu, et on organisait une compétition de saut à travers les flammes ! Les mouches remportaient toujours les cent cinquante premières places, mais qu’est-ce que ça peut faire… L’important n’est pas de gagner, mais de participer ! »

Robi a secoué la tête. « J’avoue que ce type a l’air suspect. Mais qu’est-ce qu’on peut faire, a-t-il demandé, l’air abattu. Peut-être que mon maître est prisonnier ? Je ne peux quand même pas le laisser tomber. » Puis il a claqué les mâchoires et pris un air héroïque. « Entre Robie et son maître, c’est à la vie, à la mort ! »

À mon tour, j’ai dit, sur un ton prudent : « Si tu nous caches bien au milieu de tes poils, on peut peut-être venir. Mais ne t’approche pas, surtout ! Jette un coup d’œil en vitesse, pour voir si ton maître est là, et après on fiche le camp.

– Entendu ! a répond Robi. Il faut sauver mon maître des griffes de l’ennemi. » Il a reniflé un coup et il s’est mis à avancer dans le couloir poussiéreux, avec le ventre qui traînait par terre. Lore et moi, on a sauté sur sa queue et on s’est cachés dans ses poils.

9. Rencontre avec le directeur

De près, l’entrée avait l’air encore plus sale que de loin. Sur la porte couverte de toiles d’araignées, une plaque poussiéreuse oscillait et grinçait doucement. Dessus, il était écrit :

DIRECTEUR DE L’AEROPORT
DEFENSE D’ENTRER SANS INVITATION (JE BLAGUE !)
ENTREZ A VOS RISQUES ET PERILS

L’interstice sous la porte laissait passer une odeur de vieux café et de vinaigre. Robi a plaqué une patte contre sa truffe et il a frappé. On a attendu en retenant notre souffle, mais il ne s’est rien passé. Le chiot a frappé une deuxième fois.

Je ne sais pas si c’est parce que Robi l’avait touchée, mais la porte a bougé et a commencé à s’ouvrir lentement. On a entendu des voix.

« L’inspection d’hygiène dure douze heures et vingt minutes, ce qui fait au total sept cent quarante minutes, ou encore quarante-quatre mille quatre cents secondes, disait quelqu’un. J’ai tout prévu à l’avance. Le plan d’action est prêt et a été validé par le ministère. Je commencerai dès que possible.

– C’est la voix de mon maître ! » a dit Robi en aboyant joyeusement. Il a avancé le nez dans l’entrebâillement de la porte, et il a commencé à pénétrer dans le bureau, en se collant contre le mur.

« Remarquable, tout simplement remarquable ! a répondu un homme à la voix anxieuse et nasillarde. Monsieur Tangens, vous êtes le bienvenu, et vous pouvez séjourner à l’hôtel situé à côté de l’aéroport, aussi longtemps que vous le désirerez. L’hébergement, le petit-déjeuner et le dîner… tout est à notre charge. J’espère que vous vous trouverez aussi bien que chez vous ! » La voix nasale s’est interrompue sur un rire subit, puis sur une quinte de toux. « Je puis vous assurer qu’ici, vous trouverez tout en ordre. Chez moi, tout est impeccable, ce n’est vraiment pas la peine de faire une inspection d’hygiène. Vous pouvez être tranquille. » Sous la voix mielleuse, on entendait comme une menace cachée.

« C’est l’expertise qui le dira, a répondu le maître de Robi, d’un ton sec. Ordre, contrôle, Tangens – tout cela marche main dans la main ! J’inspecte tout, par au-dessus et par en dessous, à gauche et à droite, à l’envers et à l’endroit. Rien n’échappe à Tangens, même pas un cheveu. » Juste à ce moment-là, un petit morceau de moisissure s’est détaché du plafond et s’est posé sur le genou de l’homme. Tangens a pris un air dégoûté et a sorti de sa poche un mouchoir d’une blancheur immaculée. D’un simple geste rapide, il a fait disparaître la saleté.

« Je noterai tous les problèmes un par un, chacun sur une ligne. L’aéroport tout entier doit respecter les normes d’hygiène. » Tangens a levé son mouchoir jusqu’à ses yeux, et il a froncé le nez. « J’enverrai mes conclusions à la Direction de l’Aviation. C’est eux qui vous communiqueront la décision finale.

– Excellent, excellent, a répété la voix mielleuse. Cette inspection n’est pas de trop, vous savez : la dernière a eu lieu il y a déjà des années. Des experts de votre calibre, on n’en voit pas souvent passer, par ici. » Le directeur a lancé un clin d’œil à Tangens. Mais nous avons donné des marques de notre sérieux. Personnel très expérimenté, amabilité envers les voyageurs, ambiance chaleureuse et confortable… tout cela est le résultat d’un travail long et attentif. Je vous mets au défi de trouver un autre aéroport qui ait une histoire aussi prestigieuse. Cela fait déjà des dizaines d’années que nous fonctionnons. Cet endroit, c’est toute ma vie. » Le directeur s’est mis à tousser, et son ton amical a disparu. « Mais ce nouveau monstre de béton, qui brille de l’autre côté de la ville… vous comprenez ce que je veux dire ! Pas de traditions, pas de culture ! Tout cela est sacrifié au nom de la vitesse et du rendement. C’est une honte pour toute la ville ! » Le directeur a écarté les bras et a eu un sourire impuissant. « Vous me comprenez, n’est-ce pas ? »

Tangens a donné une pichenette à une mouche morte qui traînait sur le bureau, et il a ramené ses doigts vers lui. Une boule de poussière est restée accrochée à son pouce.

« Je vous le répète, c’est l’expertise qui décidera de tout cela. Je vous annoncerai demain la date de l’inspection, et je vous demanderai qu’on ne me dérange pas pendant mon travail. Si c’est nécessaire, la Direction de l’Aviation pourra commander une désinsectisation. C’est également moi qui m’en charge. Mais avant tout : l’inspection ! » Puis Tangens s’est levé.

Robi s’était faufilé dans la pièce, et il a hoché la tête avec fierté. Son maître avait toujours le dernier mot. Un homme comme lui méritait qu’on lui rapporte des blaireaux.

« Encore une question, a dit Tangens. Je suis venu avec mon chien, et je n’ai pas encore eu le temps d’aller le chercher. Où se trouve votre chenil ? Je suppose qu’il est convenablement séparé du reste, et stérilisé, comme les règles le prévoient ? »

Le directeur a croisé les bras en souriant nerveusement. « Ah… le che… chenil… a-t-il bégayé, il se trouve là… là-bas, euh… »

Mais il a été sauvé par Robi, qui s’est mis à aboyer joyeusement.

Tangens a tourné la tête et, très étonné, a contemplé son chien. Il a commencé à pousser un soupir de soulagement, mais aussitôt, un doute l’a envahi. « Les animaux courent en liberté, ici ? Il y a quelque chose à ce sujet dans les règles d’hygiène et de sécurité », a-t-il dit sèchement, en posant sur le directeur un regard acéré.

De l’autre côté du bureau, les bredouillements ont repris. « Ce chien… ce chien, c’est…

– Ce chien est mon teckel, Robi. Je l’avais brossé, emballé et envoyé par avion. C’est du moins ainsi que je l’ai enregistré à mon aéroport de départ. Je ne m’explique pas qu’il soit sorti de sa caisse et qu’il se promène librement dans votre aéroport. Il faut que je m’en souvienne, je vais faire une note ! a-t-il ajouté en tirant de sa poche un crayon pointu.

–Vous… vous interprétez mal, a protesté le directeur en se levant d’un bond. Nous avons nous-mêmes apporté votre chien ici… pour vous faire une surprise, pour ainsi dire, a-t-il expliqué en écartant les bras. Une surprise ! Surprise ! Nous l’avons déballé et nous vous l’avons aussitôt apporté ! »

Tangens a dévisagé le directeur d’un air glacial. « Alors comme ça… Vous avez trouvé mon chien, vous l’avez déballé et vous l’avez apporté ici… Soit, admettons pour cette fois-ci. Mais rappelez-vous qu’il est strictement interdit de laisser des animaux déambuler en liberté dans l’aéroport. Si j’en vois encore un seul, je l’inscris directement dans mon rapport ! » Puis il a attrapé Robi par son collier. « Maintenant, il faut que j’aille à l’hôtel défaire mes bagages.

– Excellent, excellent », a répété le directeur en faisant des courbettes, puis il a tiré de sa poche un grand mouchoir tout chiffonné. La sueur coulait de son front. Il l’avait échappé belle.

10. Les amis se séparent

« Tu as vu ? » a demandé Loore en tremblant.

J’ai hoché la tête. C’était encore pire que ce qu’on racontait à l’aéroport. Le bureau était sale, et noir comme le terrier d’une taupe. La grande table vide et le fauteuil en cuir bordeaux sur lequel se balançait le directeur étaient les seuls objets qui ne soient pas couverts d’une couche de crasse moisie. De tous les côtés, des revues et des papiers, des bouts de chandelles et des trognons de pommes prenaient la poussière. Sous la table – Tangens n’avait pas vu cela –, il y avait au moins seize tasses à café en train de moisir, et de grands poils noirs. Et alors sur les murs… J’ai fermé les yeux pour essayer d’oublier.

« Tous les murs étaient remplis d’insectes ! a murmuré Loore. Des papillons, des hannetons, des libellules… Et les cerfs-volants, tu les as vus ? Oncle Anton a dit que l’espèce était éteinte depuis longtemps, mais il les avait tous sur son mur, en ligne, plantés avec des épingles ! »

J’ai poussé un soupir. Les cerfs-volants… C’est vrai que pour eux, les choses étaient allées particulièrement mal. On n’en voyait plus dans l’aéroport, depuis longtemps. Le bureau des coléoptères, qui veillait sur tous les habitants de l’aéroport, les avait depuis longtemps inscrits dans le livre des espèces disparues. Mais le directeur en avait bien d’autres encore, sur ses murs. Il y avait des cafards, des sauterelles, même des punaises. Horrifié, j’avais aperçu ma tante Amaalie, qui posait sur la pièce un regard vitreux. J’ai secoué la tête, en proie à la rage.

« Il faut qu’on prévienne les vers luisants, qu’on leur dise que le directeur continue ses méfaits. Et il faudra prévenir aussi tous les autres. On va mettre un terme à ce qui se passe sur ce mur ! Le directeur pourrait quand même se trouver une autre occupation. Il n’a qu’à collectionner les timbres, ou les papiers de bonbons… »

Loore a approuvé de la tête ; nous étions assis au bout de la queue de Robi, les jambes pendantes, et nous piquions du nez, l’air abattu. Nous respirions avec difficulté, et nous avions mal au ventre. Robi, lui, marchait joyeusement à côté de Tangens ; il nous avait complètement oubliés.

« Qu’est-ce qu’on fait ? ai-je demandé à Loore. Robi, tu accompagnes ton maître ? C’est bientôt l’heure du dîner, dans le fond.

– Je vais avec mon maître, oui, a confirmé Robi. J’étais justement en train de me demander ce qu’il y aurait à manger aujourd’hui. Si vous voulez, vous pouvez venir aussi… maintenant que nous sommes amis. Je vous suis tellement reconnaissant d’avoir retrouvé mon maître.

– Merci pour l’invitation, mais nous allons plutôt retourner chez nous. » Loore et moi avons sauté à terre. « Mais viens nous voir demain ! Après tout, ton maître a dit qu’il allait rester plusieurs jours à l’hôtel.

– Bonne idée ! a répondu Robi en remuant les oreilles. Je viendrai tout de suite après le petit-déjeuner. Allez, bon retour !

– Mais nous sommes déjà rentrés, a fait remarquer Loore en souriant. C’est l’aéroport, ici, c’est chez nous. »

*

Tangens et Robi se dirigèrent vers la gauche, en direction de l’hôtel. À vrai dire, il n’y avait que Tangens dont on pouvait dire qu’il se dirigeait quelque part. Robi, lui, sautait dans tous les sens à côté de son maître, tout en rêvant de boulettes croustillantes. La perspective d’un dîner savoureux avait accaparé toute son attention, et le petit chien n’entendait pas Tangens ronchonner tout bas : « L’achat et l’entretien de ce chien m’ont complètement ruiné. La viande, les vétérinaires, les piqûres… » L’homme s’arrêta et plissa les yeux pour regarder autour de lui. « Mais voilà l’occasion de me refaire ! Tout d’abord l’inspection, puis la désinsectisation ! La dernière fois, j’ai réclamé une somme considérable pour tout ça, et on m’a payé sans barguigner… Il suffit de recommencer, et me revoilà à flot. Surtout si on me verse la prime, par-dessus le marché. » Puis, avec un sourire, Tangens tira sur la laisse, et lui et Robi entrèrent dans l’hôtel.

Robi sentait bien à quel point cette journée longue et pleine de rebondissements l’avait affamé. Il dévora deux boulettes, se roula en boule et bâilla voluptueusement. Le chiot dormit toute la soirée et toute la nuit, et il ne se réveilla qu’au matin. Le maître était en train de parler au téléphone, et Robi sursauta en entendant ce qu’il disait. Les paroles de Tangens lui vrillèrent l’estomac, et il sentit l’inquiétude lui étreindre le cœur. Il fallait faire quelque chose, tout de suite !

11. Robi apporte des nouvelles

C’était un mardi matin, et il faisait grand beau temps. Je me suis étiré paresseusement et je me suis faufilé entre les draps de soie rose pour émerger au jour. Les draps appartenaient à une certaine Madame Belladonna, dont la valise avait disparu alors qu’elle était en route pour Rome. Je n’allais quand même pas laisser passer une occasion pareille ! Les punaises aiment le luxe, elles sont comme les gens !

Oncle Anton était déjà réveillé. Allongé sur le rebord d’une valise, se soutenant la tête d’une patte, il lisait un journal tout frais. À côté de lui, deux dames punaises se détendaient en faisant des exercices de yoga. Elles étaient assises en tailleur, les yeux fermés, et elles remuaient lentement les pattes. Vello, lui aussi, s’était réveillé tôt, et il faisait des exercices de gymnastique en soufflant. « Des flexions régulières et de l’endurance ! s’est-t-il exclamé depuis le rebord de l’évier, nous livrant le secret de sa santé de fer. Une punaise en bonne santé est une punaise résistante ! »

J’ai bâillé encore une fois. Je n’avais aucune envie de plonger dans l’eau froide avec Vello. Le soleil du matin me réchauffait le ventre, je goûtais le silence et la lumière.

Boum ! Un bruit subit est venu de la direction de la porte. Boum, crac, boum ! Puis quelqu’un s’est mit à gratter frénétiquement.

Vello a sauté du bord de l’évier sur une valise, en criant : « Bataillon, aux armes ! » et en brandissant un morceau de savon d’un air martial. « L’ennemi nous guette ! En rang, garde-à-vous, chargez ! »

Oncle Anton s’est mis à bâiller. « Quel ennemi ? a-t-il râlé. Écoute, Vello, laisse un peu le monde dormir. C’est sûrement le concierge qui a oublié ses clés et qui essaie de traficoter la serrure. Assieds-toi donc, et profite de la paix matinale.

– De quelle paix parles-tu ? s’est écrié Vello, furieux et tout plein de savon. L’ennemi a frappé à la porte ! Tous les soldats savent que le petit matin est le meilleur moment pour donner l’assaut ! On n’a qu’à se présenter et se donner la peine de descendre tout le monde. »

Oncle Anton a secoué la tête d’un air excédé, et il s’est replongé dans son journal. Les dames ont poursuivi leur méditation. J’ai été le seul à prendre au sérieux les inquiétudes de l’oncle Vello. Après la visite d’hier dans le bureau du directeur… il valait mieux s’inquiéter pour rien qu’avoir des regrets trop tard.

Je me suis approché de Vello, qui était tout dégoulinant. « On pourrait commencer par aller voir tous les deux, ai-je proposé. On n’a qu’à regarder sous la porte, et quand on aura vu qui c’est, on réfléchira.

– Qui te parle de réfléchir ? Il faut agir ! a rugi Vello. Pendant que nous sommes ici à nous tourner les pouces… l’ennemi, lui ne dort pas ! » Puis il a essuyé la mousse de savon qu’il avait sur le ventre, et il a ajouté : « Mais d’accord pour aller espionner. Qui est-ce qui y va ? » Puis il s’est assis sur la valise.

« Moi, je veux bien y aller », ai-je dit en poussant un soupir. Le regard de Vello me transperçait le dos, il n’y avait plus moyen de reculer. Plus que deux mètres… plus qu’un… J’y étais. « Allez, après tout, il faut bien mourir d’une façon ou d’une autre… » Je me suis mis sur le ventre et je me suis glissé sous la porte.

J’ai bien regardé, j’ai écouté… Aucun ennemi en vue. Derrière la porte, il n’y avait que Robi, le teckel, qui était assis et promenait un regard inquiet autour de lui.

« Vello, il n’y a que ce petit chien que Loore et moi avons déballé hier ! » Je me suis appuyé contre la porte et une sensation de bien-être s’est répandue dans tout mon corps.

Oncle Anton a levé les yeux de son journal. « Alors c’était ça, ton ennemi ? » a-t-il demandé en souriant. « Mon pauvre vieux, la vieillesse commence à te rendre un peu zinzin. Une autre fois, réfléchis une minute, avant d’ameuter tout le monde. »

Vello lui a tourné le dos. « La prudence avant tout, a-t-il répondu en grinçant des dents. Si je n’étais pas là, les femmes de ménage vous auraient déblayés depuis longtemps. Rappelez-vous : un regard perçant et une oreille fine sont les meilleures armes. » Puis il s’est mis à faire des pompes.

J’ai laissé les oncles se disputer entre eux et j’ai de nouveau regardé Robi par-dessous la porte. « Appuie sur la poignée, moi je vais m’occuper du bouton en même temps. » J’ai pris mon élan et j’ai foncé à toute vitesse sur le bouton qui commande l’ouverture de la porte. Drrring ! Un signal a retenti. « Maintenant ! »

Le chien a sauté, et la porte s’est ouverte lentement. Un instant plus tard, la truffe humide de Robi est apparue dans l’entrebâillement. « J’ai des nou… nou… des nouvelles pour vous, s’est-il écrié, au comble de l’excitation. Je suis venu aussi vite que j’ai pu ! »

Traduction de l’estonien : Jean Pascal Ollivry